Surveiller sa santé grâce aux objets connectés

, par  Gabrielle Claisse

Depuis l’apparition des podomètres « intelligents », nombreuses sont les personnes qui consultent régulièrement leur Smartphone pour savoir combien de pas elles ont faits dans la journée. Les objets connectés, très populaires, ont donné une deuxième jeunesse à la prévention en apportant un aspect ludique à la mise en oeuvre des conseils santé. Leur utilisation soulève toutefois des questions autour de la fiabilité des mesures et de l’utilisation des données collectées.

Bracelet, balance, brosse à dents, fourchette ou encore pilulier : les objets connectés qui «  traquent  » notre activité physique ou nos données physiologiques sont de plus en plus utilisés par les Français. D’ailleurs, selon une étude de l’Ifop datée de décembre 2015, 57 % déclarent savoir précisément ce qu’est un objet connecté – les plus informés étant, sans surprise, les plus jeunes (76 % chez les moins de 25 ans). Les industriels ne sont pas passés à côté d’un tel marché : en 2013, en France, trois millions de ces dispositifs ont été achetés, pour un chiffre d’affaires de 64 millions d’euros. Et le ­phénomène n’en est qu’à ses débuts : 15 milliards d’objets connectés étaient ­recensés dans le monde en 2015 et 80 à 100 milliards sont annoncés pour 2020.
Comment définit-on un objet connecté ? Il s’agit d’un objet électronique, généralement banal et issu de notre quotidien, qui est capable de communiquer des informations vers un serveur informatique ou vers un ordinateur, une tablette ou un Smartphone, le plus souvent grâce à Internet. Un bracelet connecté, par exemple, va enregistrer le nombre de pas effectués dans la journée par la personne qui le porte. Les informations recueillies seront envoyées sur une application dédiée, installée sur une tablette. L’utilisateur pourra alors, en consultant l’application, connaître la distance parcourue dans la journée, savoir combien de temps il a marché, évaluer ses progrès sur un mois…

De l’automesure au «  quantified self  »

Avec la multiplication des objets connectés, l’automesure s’est répandue. Cette pratique existe depuis longtemps déjà, à travers les simples balances pour surveiller son poids ou les thermomètres utilisés lorsque l’on est malade. Mais la nouveauté réside dans la connexion des objets. Ces derniers mesurent des données relatives au corps, à la santé, à l’état général ou aux objectifs de leur propriétaire, données qui sont ensuite partagées, voire comparées avec celles du voisin. C’est ce que l’on appelle le quantified self, un mouvement né en Californie et qui prend de l’ampleur, notamment sur les réseaux sociaux, où les internautes publient et commentent leurs résultats. Cette activité très populaire, notamment dans le sport, permet de se valoriser. Cela va de pair avec la tendance healthy, qui promeut un mode de vie sain : manger équilibré, faire du sport, essayer d’atteindre le meilleur de sa forme ainsi qu’une certaine perfection physique.

Promouvoir la santé

«  Les objets connectés ont un usage ludique. La gamification (utilisation des mécanismes du jeu, NDLR) plaît beaucoup et participe à une démarche de promotion de la santé  », observe Magali Leo, chargée de mission au Collectif interassociatif sur la santé (Ciss). Ils favorisent en effet, en se concentrant sur la mesure de paramètres physiologiques ou d’activité, une prise de conscience de ­l’importance de la prévention. Souvent enrichies de conseils personnalisés automatiques, les applications associées aux objets permettent à l’utilisateur d’ajuster ses comportements. «  Le fait de vouloir rester en bonne santé est très positif, ajoute le docteur Jacques Lucas, vice-président du Conseil national de l’ordre des médecins (Cnom) et délégué général aux systèmes d’information en santé. Ces objets peuvent constituer une motivation supplémentaire pour améliorer son hygiène de vie globale ou encore pour se mettre au sport. Par exemple, un sportif qui court pourra surveiller son rythme cardiaque grâce à sa montre, adapter son entraînement et améliorer ainsi ses performances.  »
Si les objets connectés se révèlent plutôt bénéfiques, encore faut-il ne pas tomber dans la quête de la perfection, voire dans l’obsession ! Leur utilisation peut s’apparenter à une sorte de contrôle continu de ses performances qui peut générer de ­l’angoisse. Pour éviter ce travers, il peut être utile d’aborder le sujet avec son médecin traitant. «  Chez les personnes qui sont naturellement inquiètes, utiliser de tels dispositifs n’est pas recommandé, confirme le docteur Lucas. Ils risquent d’engendrer un stress inutile à la moindre mesure en dehors de la moyenne.  »

Un auxiliaire pour le médecin

Au-delà d’un usage personnel, les objets connectés ont aussi une utilité médicale. Il faut donc bien différencier les objets de bien-être, qui proposent un suivi de l’activité physique, du poids ou du sommeil et sont surtout considérés comme des outils de motivation, des dispositifs médicaux connectés, qui permettent quant à eux de suivre un paramètre vital, notamment dans le cadre d’un suivi médical ou de la prévention de risques avérés. «  Ces derniers sont de plus en plus intégrés dans la prise en charge des patients, et notamment des malades chroniques  », indique Jacques Lucas. C’est le cas par exemple des hypertendus : ils peuvent utiliser un tensiomètre connecté pour surveiller leur tension et vérifier l’effi­cacité de leur traitement, puis présenter les résultats de cette automesure à leur médecin lors d’une consultation. «  Avec ces objets, nous voyons une nouvelle approche de la santé, note Magali Leo. Le diagnostic est révolutionné et le rôle du médecin en premier recours se transforme. A ­l’avenir, les professionnels de santé pourront certainement se concentrer davantage sur l’accompagnement, l’observance et la qualité de vie du patient.  » «  Ces objets peuvent être de bons auxiliaires pour le praticien, renchérit le docteur Lucas. Nous souhaitons d’ailleurs pouvoir les intégrer dans nos prescriptions, en précisant les conditions d’utilisation, la posologie et sous quelles modalités envoyer les données collectées au médecin. Mais pour cela, nous devons être sûrs de la fiabilité des objets en question.  »

La fiabilité en question

«  Pour l’heure, le domaine est peu réglementé  », déplore Magali Leo. Alors que la télémédecine est encadrée par la loi – le Code de la santé publique la définit comme «  une forme de pratique médicale à distance utilisant les technologies de l’information et de la communication  » –, le législateur n’a pas encore statué sur les objets connectés. Des initiatives voient néanmoins le jour. La Haute Autorité de santé (HAS) a élaboré, en octobre 2016, un référentiel de bonnes pratiques sur les applications et les objets connectés en santé. «  Ce référentiel est une première étape, explique Pierre Trudelle, chef de projet à la HAS. Nous avons établi des critères qui peuvent servir de base aux concepteurs, pour développer des produits fiables et de qualité, ainsi qu’aux évaluateurs. L’objectif est que les produits finis affichent leur correspondance avec les critères de la HAS pour se démarquer et donner confiance au consommateur. Nous espérons ainsi engendrer un processus vertueux.  »

La valeur particulière des données de santé

Autre question soulevée par les objets connectés : que deviennent les données de santé collectées ? Selon l’étude Ifop de 2015, les Français sont inquiets sur ce point : la moitié se disent effrayés par le risque de fuite des données personnelles et les deux tiers considèrent que celles-ci sont mal protégées. Qu’en est-il réellement ? «  C’est très peu clair, répond Magali Leo. Nous n’avons pas de visibilité sur le destin des données, qu’elles soient fournies par l’utilisateur ou recueillies par le système. C’est très problématique, d’autant que les données de santé ont une valeur particulière. Elles touchent à l’individu, elles sont donc très recherchées et se vendent cher.  » Si le référentiel de la HAS aborde les questions de contenu, d’ergonomie et d’accessibilité, mais aussi celles de la ­protection des données personnelles et de la prise en compte de la cybersécurité, son application reste soumise au bon vouloir des concepteurs et des industriels…
Pour se protéger, mieux vaut s’en remettre aux conseils de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) : «  Sécurisez le Smartphone, la tablette, l’objet lui-même s’il y a lieu ainsi que l’application liée à l’objet par un mot de passe fort ; lorsque l’objet est associé à un compte en ligne, préférez l’utilisation d’un pseudonyme ; ne partagez vos données qu’en direction de cercles de confiance, de personnes que vous connaissez et n’auto­matisez pas le partage avec d’autres services, en particulier vers les réseaux sociaux ; procédez à la suppression des informations et données enregistrées lorsqu’elles ne vous sont plus utiles.  » Magali Leo préconise également de lire les conditions générales d’utilisation – «  même si c’est fastidieux  » –, afin de vérifier si les données recueillies arrivent chez un hébergeur agréé. La France est l’un des seuls pays à encadrer par la loi les activités d’hébergement. Après avis de la Cnil, un agrément est délivré par le ministère de la Santé aux hébergeurs de données de santé à caractère personnel qui respectent un certain nombre de critères*. Attention toutefois, il n’est pas nécessaire pour la société qui stocke les données dans ses bases d’obtenir le statut d’hébergeur agréé. En France, le statut de la donnée de santé varie en effet selon le mode de collecte. Quand celle-ci est réalisée par les acteurs traditionnels du monde de la santé, l’information générée relève des règles de protection et des procédures d’agrément assez strictes (dont la Cnil est l’un des dépositaires). Il est alors impossible de récupérer l’information, à moins d’être un professionnel de santé dûment identifié. Mais lorsque les données sont recueillies par l’utilisateur, via un objet connecté par exemple, les contraintes sont bien moindres.

Quelle labellisation ?

Pour aider le consommateur à s’y retrouver, des entreprises ont développé leur propre système de labellisation. C’est le cas notamment de Medappcare ou de DMD santé, une société qui a créé le label mHealth Quality attestant de la qualité d’une application ou d’un objet connecté. «  C’est une initiative privée qui, en l’absence de label officiel porté par la puissance publique, peut avoir un intérêt, reconnaît Magali Leo. Mais il faut bien se renseigner sur les critères de labellisation avant de s’y fier.  » Au Conseil de l’ordre, les médecins demandent la création d’un label public officiel. «  Il garantirait la fiabilité et le professionnel de santé pourrait ainsi recommander un objet certifié conforme à son patient  », précise le docteur Lucas. Pour compléter la démarche entamée avec la rédaction du référentiel à l’intention des concepteurs, la HAS planche, quant à elle, sur un document d’information destiné au grand public, aux patients et aux professionnels de santé. «  Le travail est en cours, assure Pierre Trudelle. Le document sera publié avant la fin de l’année.  » ●

* La liste des hébergeurs agréés de données de santé à caractère personnel est disponible sur le site E-sante.gouv.fr.

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