Santé au travail Prévenir les risques professionnels

, par  Delphine Delarue

La récente intensification du travail induit de nouvelles formes d’organisation qui ne sont pas sans risques sur la santé physique et mentale des salariés. Ces contraintes se traduisent essentiellement par une augmentation des troubles musculo- squelettiques (TMS) et des pathologies psychiques au sein de la population active. Pour protéger leurs salariés, les entreprises doivent mettre en place des démarches de prévention.

Ces dernières décennies, la manière de travailler s’est profondément transformée. On fait la chasse aux temps morts, aux pauses, on encourage la polyvalence et la concurrence entre les employés, on raccourcit les délais, on pousse la compétitivité à son paroxysme… Or cette intensification du travail a des incidences directes sur la santé physique et mentale des salariés. Progressivement, la notion de risque professionnel s’installe. En 2014, les prestations versées par l’Assurance maladie au titre des accidents du travail et des maladies professionnelles (AT-MP) se sont élevées à 8,5 milliards d’euros.
Les nouvelles pénibilités liées au travail se traduisent essentiellement par une augmentation importante des troubles musculosquelettiques (TMS) et des pathologies psychiques. « Les TMS sont la première maladie d’origine professionnelle reconnue en France, précise Laurent Kerangueven, Santé au travail Prévenir les risques ergonome et- expert à l’Institut national de-recherche et de sécurité pour la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles (INRS). En 2014, ils ont représenté 87 %- des pathologies liées au travail. » Ces affections de l’appareil locomoteur causent des douleurs et une gêne fonctionnelle qui vont parfois jusqu’au handicap (lombalgies, cervicalgies ou syndrome du canal carpien).

Des contraintes biomécaniques, mais pas seulement

« Les TMS sont favorisés par les contraintes biomécaniques, c’est-à-dire- les efforts physiques intenses, les postures inconfortables,les positions statiques maintenues de manière prolongée, la répétitivité des gestes et l’utilisation d’outils vibrants, explique l’expert. Mais leur origine est en réalité multifactorielle, à la fois liée à l’ergonomie du poste, à son environnement, à l’organisation du travail et aux facteurs de risques psychosociaux qui peuvent être sources de stress. » « Tous les secteurs d’activité sont touchés », constate l’INRS dans un document d’information, les métiers les plus concernés étant ceux « de la mécanique, du travail des métaux, du bois, des industries graphiques, les ouvriers quali- és de la réparation automobile, les ouvriers du bâtiment, des travaux publics, des industries de process ou encore les ouvriers non quali- és de la manutention ». Les TMS touchent aussi le secteur tertiaire, comme les coiffeurs, les esthéticiens ou les boulangers, qui restent debout pendant-de longues heures. Sans parler du travail de-bureau prolongé sur écran d’ordinateur, qui concernait déjà plus de 50 % des travailleurs en 2010.
Très gênants pour les salariés, les TMS coûtent également très cher à l’employeur. « Ces troubles ont un impact direct sur l’absentéisme et le turn-over, ce qui peut entraîner une baisse notable de la performance et de la productivité de l’entreprise », souligne Laurent Kerangueven. Selon l’agence Santé publique France, les-TMS se situent au deuxième rang des causes médicales de mise en invalidité, juste après les affections psychiatriques.

Pathologies psychiques

La souffrance psychique constitue l’un-des- principaux motifs de recours au réseau- des consultations de pathologie professionnelle. D’après un rapport de l’Agence européenne pour la sécurité et la santé au travail publié en 2014, 25 % des travailleurs européens déclarent ressentir un stress pendant la plus grande partie ou la totalité de leur temps de travail. Or, si le stress est une réaction naturelle d’adaptation à un contexte donné, son prolongement dans le temps peut se révéler dramatique.
« Les facteurs de risque qui peuvent générer de la souffrance psychique au travail sont désormais bien identi- és », assure Valérie Langevin, expert en prévention des risques psychosociaux auprès de l’INRS. Repartis en six familles, ils concernent « l’intensité et le temps de travail, c’est-à dire la charge et la complexité du travail ; les exigences émotionnelles, tout ce qui concerne la charge émotionnelle dans le cadre du contact avec les clients ou le public ; le manque d’autonomie, de marge de manoeuvre, de participation aux décisions ; le manque de soutien social, de reconnaissance, les rapports dégradés avec les collègues ou la hiérarchie ; les con- its de valeurs, lorsque l’on est par exemple amené à accomplir des actes que l’on désapprouve ; et, en-fin, l’insécurité de-la situation de travail, autrement dit les formes de précarité de l’emploi, mais aussi les changements importants et répétés qui peuvent être mal accompagnés ». Dans de-tels contextes, on ne donne plus au- salarié les moyens d’accomplir correctement sa tâche. Il ne parvient plus à atteindre ses objectifs, il n’est pas satisfait, il culpabilise et se sent frustré.

Effondrement du travail collectif

Mais ce n’est pas tout : pour de nombreux observateurs, on assiste en parallèle à la disparition progressive de l’organisation collective du travail. « Les coopérations professionnelles sont empêchées, il n’y a plus de véritable collectif de travail, observe le docteur Dominique Huez, médecin du travail et vice-président de l’association Santé et Médecine du travail. C’est un phénomène majeur, du fait de certaines politiques managériales qui favorisent
le développement de l’individualisme. L’objectif, c’est de pouvoir garder des marges de manoeuvre contre la résistance au changement, de faire en sorte qu’il n’y ait pas de coalition de travailleurs qui tiendraient un point de vue argumenté sur les conditions dans lesquelles ils entendent travailler. » En-un mot, les- salariés sont isolés et ont bien du mal à faire entendre leur voix, notamment en matière d’organisation. Et quand la situation de souffrance est très importante, il arrive que les employés redoutent d’aller au bureau. « Pendant longtemps, ces personnes vont continuer à travailler tant bien que mal, et puis, à un moment donné, ce n’est plus possible : elles s’effondrent. Elles sont bien plus nombreuses qu’on ne le croit. » En 2015, l’Assurance maladie n’a reconnu que 418 cas de pathologies psychiques liées au travail. Pour qu’une dépression, une anxiété généralisée ou un stress post-traumatique soit reconnu au titre des maladies professionnelles, son lien direct et essentiel avec le travail doit avoir été démontré et la patho logie doit induire un taux d’incapacité permanente partielle (IPP) supérieur à 25 %. Des critères particulièrement restrictifs. Pourtant, selon une étude réalisée à partir des données de-l’enquête Sumer 2003, le stress au travail serait responsable de 15 à 20 % des cas de dépression et de syndrome anxieux chez les hommes, et de -14 à 27 % des cas chez les femmes.

Responsabilité de l’entreprise

Il faut savoir qu’en matière de risques professionnels, c’est la responsabilité du chef d’entreprise qui est engagée. Même s’il n’existe pas de réglementation spécifique aux TMS ou aux maladies psychiques, « l’employeur a l’obligation de préserver la santé physique et mentale de ses salariés », souligne Laurent Kerangueven. En clair, il doit prendre les mesures de prévention nécessaires pour éviter tout type d’accident du travail ou de maladie professionnelle. « Au sujet des TMS, par exemple, il existe un certain nombre d’articles dans le Code du travail qui visent à prévenir les risques liés à des activités comme le travail sur écran, la manutention de charges ou celles qui exposent aux vibrations mécaniques. L’employeur a le devoir de les appliquer. » Pour répondre à ses obligations, le chef d’entreprise « doit faire une évaluation complète des facteurs de risques psychosociaux auxquels sont exposés ses salariés et mettre en oeuvre les actions de prévention correspondantes, ajoute Valérie Langevin. La démarche de prévention doit également être paritaire, c’est-à-dire associer les représentants du personnel : c’est un élément important de réussite ». L’entreprise peut aussi s’appuyer sur l’aide des services de santé au travail, qui regroupent désormais des équipes pluridisciplinaires (médecins, infirmières, psychologues du travail, ergonomes), compétentes à la fois pour l’aménagement des postes et pour l’accompagnement dans l’organisation du travail. Dans la même optique, l’employeur peut solliciter l’aide du CHSCT, des ressources humaines, des services de prévention des caisses d’assurance retraite et santé au travail (Carsat) et des agences régionales d’amélioration des conditions de travail- (Aract).
Malheureusement, en pratique, les employeurs qui ont mis en place des procédures pour traiter les risques psychosociaux sont encore loin d’être majoritaires (seulement un tiers des entreprises en Europe, d’après un rapport de l’Agence européenne pour la sécurité et la santé au travail publié en 2014). « Si, aujourd’hui, tous les grands constructeurs automobiles ont des services de prévention dédiés à la santé et à la sécurité des salariés qui travaillent sur les lignes de production, la prise de conscience est plus récente dans d’autres secteurs, qui doivent aussi composer avec des dif- cultés - nancières, structurelles et politiques, conclut Laurent Kerangueven. Mais toutes les entreprises doivent bien comprendre que la prévention des risques professionnels est un pilier à part entière de leur performance. » En d’autres termes, quand un salarié va mal, c’est toute l’entreprise qui en pâtit à plus ou moins long terme.

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