Plastiques, cosmétiques, alimentation…

, par  Delphine Delarue

Les perturbateurs endocriniens font désormais partie de notre environnement quotidien. Problème : ces molécules sont rendues responsables de malformations génitales, de pubertés précoces et de diminution de la fertilité.
On les soupçonne également de jouer un rôle dans le développement de l’obésité, du diabète et de certains cancers.
Si la réglementation tarde à se mettre en place, des solutions de bon sens permettent de limiter les risques.

Impossible d’ignorer les faits : la qualité du sperme baisse depuis trente ans, le nombre de cas de troubles de la fertilité et de puberté précoce augmente, celui des cancers hormonodépendants explose et l’épidémie de diabète et d’obésité s’étend aux pays en voie de développement. «  Ces phénomènes sont désormais bien connus, assure le docteur Michel Nicolle, vice-­président de l’association Alerte des médecins sur les pesticides (AMLP). Il s’agit de changements trop brutaux pour correspondre à des causes génétiques et qui ont tous un lien avec l’endocrinologie, c’est-à-dire avec le fonctionnement des hormones.   » Pour la communauté scientifique (à quelques rares exceptions près), les choses sont claires : si les causes de ces changements demeurent multiples et variées, elles sont incontestablement liées à notre environnement et notamment à certains perturbateurs endocriniens (PE), des substances parfois naturelles, mais surtout artificielles, présentes dans la plupart des produits fabriqués par l’industrie pétrochimique. «  Nous avons aujourd’hui un ensemble d’études observationnelles et épidémiologiques qui permettent de ­l’affirmer  », ajoute le docteur Nicolle. On dispose par exemple d’un rapport de synthèse scientifique publié en octobre 2015 par la célèbre Endocrine Society, dont les conclusions sont sans appel : «  Il n’y a plus aucun doute que l’exposition aux perturbateurs endocriniens, présents dans des biens alimentaires et de consommation, contribue à certaines maladies graves, y compris l’obésité, le diabète et le cancer  », estiment les chercheurs.
Usurpateurs du système hormonal
Comment agissent ces PE, dont près d’un millier sont aujourd’hui identifiés ? «  Ils ont la capacité de se lier aux récepteurs hormonaux, ce qui leur permet de ­s’opposer à l’action des hormones ou au contraire de la stimuler, ou encore ­d’empêcher leur synthèse. Le résultat est donc un dysfonctionnement hormonal, avec des conséquences et des effets très larges, qui recoupent quasiment toutes les maladies chroniques  », explique André Cicolella, président du Réseau environnement santé (RES) et enseignant à Sciences-Po, à l’origine de l’interdiction du bisphénol A (BPA) dans les biberons et les contenants alimentaires en France. Ce toxicologue, lanceur d’alerte bien connu, a justement publié en septembre dernier un ouvrage dans lequel il accuse les substances chimiques de notre environnement, et les PE en particulier, d’être en grande partie à l’origine d’une épidémie de cancers du sein chez les femmes (avec chaque année 500 000 décès et 1,8 million de nouveaux cas diagnostiqués à travers le monde). Il cite notamment une étude publiée par l’école de santé publique de Berkeley, fruit du suivi pendant cinquante-deux ans de 9 300 femmes dont les mères étaient contaminées au DDT, le pesticide organochloré vedette de l’après-guerre, utilisé pendant des décennies pour lutter contre le typhus et le paludisme. «  Cette étude, qui est une référence, montre que les femmes dont les mères étaient le plus contaminées avaient quatre fois plus de cancers du sein que les autres à l’âge de 52 ans  », relève André Cicolella. Les chercheurs de Berkeley ont aussi constaté que les femmes exposées au DDT avant l’âge de 14 ans, c’est-à-dire pendant la puberté, avaient cinq fois plus de cancers du sein à l’âge adulte que celles qui n’avaient pas été exposées.

Un impact acquis sur plusieurs générations
«  Ces données épidémiologiques sont des données majeures, poursuit le toxicologue. Elles démontrent que l’âge ­d’exposition aux perturbateurs endocriniens est fondamental : les périodes les plus sensibles sont la puberté, la petite enfance et le stade fœtal. Désormais, on sait aussi que le fœtus conserve l’impact acquis pendant la grossesse et que les conséquences sur sa santé pourront se manifester à l’âge adulte, et sur plusieurs générations.  » Autre élément propre aux ­perturbateurs ­endocriniens : «  La relation entre l’effet toxique et la dose n’est pas toujours monotone (proportionnelle, NDLR), souligne le docteur Nicolle. Les effets peuvent apparaître à des doses très faibles et ­disparaître à fortes doses. Cela remet donc en cause les principes de la toxicologie ­traditionnelle : on ne peut plus raisonner en termes de seuil d’exposition acceptable.  » A cela s’ajoute aussi l’effet cocktail : plusieurs PE agissant sur les mêmes mécanismes biologiques peuvent, ensemble, perturber le système hormonal alors que chacun, pris isolément, n’aurait aucun effet.
Conscientes du problème, les autorités commencent à mesurer l’ampleur des risques sur la santé publique. En 2002, l’OMS donne sa définition des perturbateurs endocriniens et explique dans la foulée que la menace sanitaire viendra désormais des patho­logies ­chroniques (dont la plupart sont liées à l’environnement) et non plus des maladies infectieuses. En 2011, la France (plutôt bien placée dans la lutte contre les PE), suivie par ­l’Europe, interdit l’utilisation du bisphénol A dans la fabrication des biberons. Dans l’Hexagone, cette mesure sera ensuite ­élargie à tous les contenants alimentaires. En septembre 2012, le gouvernement lance l’élaboration d’une stratégie nationale sur les perturbateurs ­endocriniens. Plus ­récemment, en juin dernier, la Commission européenne donne enfin sa propre définition des PE, définition qui devrait servir de base à une future réglementation concernant les pesticides (lire l’encadré ci-contre). En attendant, comme l’expliquent de nombreuses ONG et associations, chaque citoyen peut agir à son niveau pour limiter son exposition.

Où se cache l’ennemi ?
Avant de mettre en place un plan ­d’attaque, encore faut-il connaître ­l’ennemi et savoir où il se cache. Parmi les perturbateurs endocriniens les mieux identifiés, on trouve tout d’abord le bisphénol A (BPA). Composant du plastique polycar­bonate et des résines époxydes, on le retrouve notamment dans le petit électroménager ­(cafetières, ­bouilloires…), les films étirables en PVC, les fontaines à eau, certains tickets de caisse, ainsi que dans le revêtement ­intérieur des boîtes de conserve et des canettes (lire aussi l’encadré «  Bisphénol A : où en est-on de l’interdiction ?  » en page suivante). Viennent ensuite les phtalates, utilisés comme additifs des plastiques souples. Ils sont essentiellement présents dans les sols et les emballages en PVC, les sacs en plastique, la vaisselle jetable et les produits cosmétiques. Trois ­sont ­interdits dans les jouets destinés aux enfants de moins de 3 ans (DINP, DNOP et DIDP) et trois autres le sont dans tous les jouets et articles de puériculture (DEHP, DBP, BBP).
Autres PE à connaître : les parabènes, des conservateurs qui entrent dans la composition de plus de 80 % des produits cosmétiques. La liste se poursuit avec les perfluorés (PFC), qui interviennent dans la fabrication des revêtements antitaches et hydrofuges. On les retrouve dans certains canapés, tapis ou textiles et dans les revêtements antiadhésifs des poêles et des ustensiles de cuisine.
Enfin, certains pesticides, organochlorés notamment, sont aussi des perturbateurs endocriniens. Dans l’Union européenne, on utilise 350 substances actives. Parmi elles, 30 sont des PE que l’on retrouve dans notre nourriture.

Revenir aux «  basiques  »
Pour éviter les PE, pas de secret : «  Il faut simplifier et revenir aux bases, explique le docteur Nicolle. Dans la cuisine, par exemple, bannissez le plastique et ­préférez les ustensiles ou les contenants en verre, en inox ou en céramique. Dans la mesure du possible, privilégiez l’alimentation bio ainsi que les produits frais, non ­trans­formés et locaux.  » Ne réchauffez jamais un contenant en plastique au micro-ondes (la chaleur accélère la migration des PE dans la nourriture) et observez bien les étiquettes des produits que vous achetez (évitez ceux contenant les conservateurs E214 à 219). Attention, les poissons prédateurs (thon, saumon, brochet, espadon, bar) héritent des perturbateurs endocriniens accumulés tout au long de la chaîne alimentaire. Il faut donc en limiter la consommation et préférer les plus petits (hareng, sardine, maquereau).
Pour les cosmétiques et les produits ­d’hygiène, même principe. N’utilisez que les produits nécessaires et en petite quantité. Privilégiez le pain de savon au gel douche et évitez les produits contenant des parabènes, des composés d’isothiazolinone, du BHA et du phénoxyéthanol. Méfiez-vous de certains filtres UV présents dans les crèmes solaires et de jour (3-benzylidène camphor, 4-méthylbenzylidène camphor, 4,4-dihydoxybenzophénone, benzophénone, éthylhexyl methoxycinnamate, octocrylène), ­soupçonnés d’activité hormonale. Pour nettoyer les fesses d’un bébé et pour son hydratation, les ­professionnels recommandent le liniment oléocalcaire, un mélange d’huile d’olive et d’eau de chaux totalement inoffensif. Préférez en outre les jouets «  sans phtalates  » et «  sans PVC  », sans vernis, en tissu et en bois brut, avec une peinture d’origine végétale. Les produits parfumés sont à proscrire et veillez aussi à limiter les peluches : elles contiennent ­généralement des retardateurs de flamme très volatils. Pour réduire leur concentration, passez les peluches, les poupées et les tissus en machine à 40 °C. Si vous ne pouvez pas les laver, n’hésitez pas à sortir les jouets de leur emballage et à les aérer plusieurs jours avant de les donner au bébé. Enfin, vous pouvez vous référer à certains labels qui garantissent sécurité et qualité en matière sanitaire (Oko, Spiel Gut, NF Petite enfance).
D’une manière générale, aérez très régulièrement votre habitation, évitez les pesticides à usage domestique ainsi que les sols en PVC et privilégiez les meubles en bois brut non aggloméré. «  Toutes ces mesures peuvent paraître contraignantes, mais, pour l’instant, il n’y a pas d’autre solution, conclut le docteur Nicolle. Finalement, ce sont des mesures de bon sens, des habitudes à prendre.  » Et le jeu semble bien en valoir la chandelle. ●

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