Dépression : bien la repérer pour bien la guérir

, par  Delphine Delarue

Loin du « coup de blues », la dépression est une véritable maladie qui, dans ses formes les plus sévères, bouleverse l’existence du patient et de sa famille. Elle toucherait aujourd’hui trois millions de Français et, selon l’OMS, elle représentera en 2020 la deuxième cause mondiale d’invalidité derrière les pathologies cardiovasculaires. Parfois refoulée par le malade, stigmatisée par l’entourage et difficile à diagnostiquer par le médecin généraliste, une dépression mal prise en charge peut conduire au suicide. Heureusement, de l’épisode dépressif léger au burn-out en passant par la dépression du post-partum, des traitements efficaces permettent dans la plupart des cas de s’en sortir.

Mélancolie, tristesse intense, troubles du sommeil, idées noires persistantes : autant de signes qui peuvent faire penser à la dépression, l’une des pathologies psychiques les plus répandues au monde. Selon l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (INPES), 18 % des ­Français ont présenté un épisode dépressif majeur au cours de leur vie, les femmes étant deux fois plus touchées que les hommes. « Il s’agit d’une pathologie grave, qui marque une véritable rupture avec le compor­tement habituel et n’a rien à voir avec le coup de blues, souligne le professeur Michel Lejoyeux, chef des services de psychiatrie et d’addictologie aux hôpitaux Bichat et Maison-Blanche, à Paris. Plusieurs signaux permettent de la repérer. Tout d’abord – et c’est le symptôme le plus spécifique –, la perte de l’élan vital, c’est-à-dire la perte de l’envie de faire des choses plaisantes. Ensuite, l’engourdissement physique et psychique : on est extrêmement fatigué, on met plus de temps à se lever et à se laver, l’esprit fonctionne au ralenti, on a du mal à se concentrer. A cela s’ajoutent des sentiments profonds de perte d’estime de soi et de culpabilité. » D’après la Classification internationale des maladies (CIM-10), établie par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), c’est la présence permanente de plusieurs de ces symptômes durant presque toute la journée et pendant au moins quinze jours qui définit la maladie dépressive, également appelée épisode dépressif.

Intensité variable

Celui-ci peut être d’intensité variable : léger, modéré ou sévère, selon le nombre et la gravité des symptômes. Dans les cas légers, la personne parvient encore à poursuivre ses activités professionnelles et sociales, mais lors d’un épisode dépressif sévère, les conséquences peuvent aller jusqu’à la paralysie complète de la vie quotidienne : le malade ne « fonctionne » plus normalement, ne peut plus se rendre à son travail, accomplir les tâches courantes ou entretenir des relations familiales équilibrées. « J’étais anéantie, incapable de faire quoi que ce soit, témoigne Sophie, victime d’une grave dépression qui a duré plusieurs années. Impossible de parler, de manger ou de m’habiller. Je passais mon temps sur le canapé, pétrifiée d’angoisse et complètement absente. » La souffrance morale est alors insupportable, et la tristesse, souvent accompagnée de pleurs récurrents sans motif apparent. A la fois anxieux, hypersensibles et anesthésiés, les malades éprouvent un sentiment de désespoir, d’abandon et d’inutilité. Ils ont l’impression d’être coupés du monde, incompris par leur entourage.
Parfois, malgré tous ces signes, la personne dépressive peut avoir du mal à repérer elle-même sa dépression, du moins dans un premier temps. Pour se protéger, certains auront tendance à considérer leurs symptômes comme normaux, les attribuant à une difficulté de la vie, et à se dire que ça va passer. « En général, ça ne passe pas, observe le professeur Julien-Daniel Guelfi, ex-chef de service de la clinique des maladies mentales et de l’encéphale à l’hôpital Sainte-Anne, à Paris. Et si ça passe, ça revient. Sans prise en charge, la probabilité de développer une dépression chronique s’accroît considérablement, sans parler des risques de passage à l’acte. » Selon l’INPES, en effet, 70 % des personnes qui décèdent par suicide ­souffraient de ­dépression et la plupart n’étaient pas traitées ni même diagnostiquées (lire également en bas de page l’encadré « Dépression et risque de suicide »). D’où l’importance de bien repérer les symptômes de la maladie et de ne surtout pas les minimiser.

Origines biopsychosociales

Plusieurs facteurs peuvent expliquer la survenue d’une dépression, même si, pour une majorité d’entre eux, il ne s’agit encore que d’hypothèses. « Grâce à l’imagerie, on a quand même pu observer que, chez les personnes dépressives, il y a des zones du cerveau qui fonctionnent moins bien, souligne le docteur Philippe Martin, psychiatre et directeur médical à la clinique du Pays-de-Seine, à Bois-le-Roi (Seine-et-Marne). Les chercheurs sont parvenus à identifier les neuro­médiateurs en cause dans le processus de cette maladie : la sérotonine, la dopamine et la noradrénaline. » Schématiquement, c’est la concentration inappropriée de ces neuromédiateurs, impliqués dans le ­circuit neurobiologique du plaisir et de la récompense, qui induirait la maladie. Les causes de l’apparition d’une dépression ne s’arrêtent toutefois pas là. Le modèle retenu actuellement est à la fois biologique, psychologique et social. « Les facteurs psychologiques sont liés à des personnalités plus fragiles et sensibles à la dépression, alors que les facteurs sociaux et envi­ronnementaux s’associent, par exemple, au fait d’avoir ou non une famille unie, un conjoint à l’écoute, un travail satisfaisant ou encore de bonnes conditions matérielles », explique le professeur Guelfi. On parle également de facteurs génétiques, ­avec la présence dans certaines familles de plusieurs membres atteints sur des ­générations ­successives. Bref, une multitude d’éléments interviennent et certains se construisent bien avant l’apparition de la dépression : on parle alors de facteurs de vulnérabilité. Avoir vécu des événements traumatisants comme des conflits parentaux importants pendant la petite enfance serait ainsi associé à un risque accru de maladie dépressive. D’autres situations peuvent aussi contribuer à déclencher la dépression, par exemple un deuil, une rupture sentimentale, un accident, la perte d’un emploi ou encore un contexte professionnel particulièrement intense, stressant, voire humiliant (burn-out). Enfin, certaines étapes de la vie peuvent être mal vécues et faire naître une dépression bien spécifique. C’est notamment le cas de la maternité, avec la dépression du post-partum.
« Il faut savoir qu’aujourd’hui, la dépression, quelles qu’en soient les formes, se soigne grâce aux médicaments antidépresseurs et à la psychothérapie, précise le professeur Guelfi. C’est une maladie complexe et la volonté seule ne suffit pas pour s’en sortir. L’important, dans un premier temps, c’est donc de consulter un professionnel de santé dès que l’on sent que quelque chose ne fonctionne plus comme avant. »

Le médecin généraliste, premier interlocuteur

Et le premier professionnel à voir, c’est le médecin traitant. En théorie, il est parfaitement compétent pour diagnostiquer une dépression. Certains généralistes ont d’ailleurs suivi des formations spécifiques qui leur permettent de mener à bien l’évaluation médicale nécessaire et de proposer un traitement adapté. « Seulement, dans la réalité, ce n’est pas toujours aussi simple, constate le docteur Martin. Cela fonctionne surtout si le médecin connaît bien le patient. En ayant des notions de sa personnalité, en étant au courant de son vécu, il saura repérer la rupture. Le problème, c’est que les généralistes sont complètement ­débordés. Le risque, c’est de prescrire des antidépresseurs un peu trop rapidement, de peur de passer à côté d’une dépression. Et prendre un médicament quand on n’en a pas vraiment besoin, c’est toujours inadapté, voire dangereux. » L’OMS précise que l’erreur d’appréciation fait partie des obstacles majeurs à l’administration de soins efficaces.
Souvent accusé de succomber aux sirènes de l’industrie pharmaceutique et d’inonder la population d’anti­dépresseurs, « le médecin généraliste a toujours la possibilité, s’il a un doute, de passer la main à un spécialiste de ce type de prescription, autrement dit à un psychiatre, rappelle le professeur Guelfi. Il faut savoir aussi que le traitement par antidépresseurs est complexe à mettre en place. C’est du cas par cas, le patient doit être vu très régulièrement par le prescripteur. Parfois, il est nécessaire de tester plusieurs types d’anti­dépresseurs avant de trouver celui qui lui convient le mieux. » Et le choix est plutôt vaste. Si plusieurs classes d’antidépresseurs sont actuellement sur le marché (tricycliques, IMAO, ISRS comme le Prozac), ce sont les plus récents, les inhibiteurs de la recapture de la sérotonine et de la noradrénaline (Effexor, Cymbalta, Ixel), qui sont aujourd’hui les plus prescrits. Tous ces médicaments permettent, avec des effets secondaires réduits pour les plus récents, d’améliorer la concentration des neurotransmetteurs impliqués dans le système neurobiologique de la récompense et du plaisir.
Une fois que le traitement est mis en place, généralement pour une durée initiale de six mois, pas question de l’interrompre sans avis médical, du jour au lendemain, dès que l’on se sent mieux. Les anti­dépresseurs ne sont pas des « pilules miracle », il est donc indispensable de suivre la posologie correctement. D’après les spécialistes, ne pas respecter la prescription favoriserait les risques de rechute, les dépressions chroniques et l’installation de troubles de l’humeur récurrents.

L’incontournable psychothérapie

Pour une prise en charge efficace, le traitement doit toujours être associé à une psychothérapie. « Certains médecins ­généralistes et certains psychiatres assurent à la fois la prescription de l’antidépresseur et l’action psychothérapique, remarque le professeur Guelfi. Mais pour plus d’efficacité, il est parfois préférable qu’il y ait deux personnes distinctes : l’une, le généraliste ou le psychiatre, pour prescrire le médicament et gérer la conduite du traitement, et l’autre, un psychologue ou un second psychiatre, pour mener la psychothérapie. Cela évite qu’il y ait “intoxication” d’un rôle sur l’autre. »
Le patient a toujours le choix entre deux approches psychothérapeutiques : l’approche psychanalytique ou l’approche comportementale et cognitive. Avec la première, qui dure plusieurs années, le thérapeute et le patient rechercheront l’origine de la dépression dans les conflits infantiles. Cette thérapie ne doit cependant pas être conseillée à une personne en pleine phase dépressive, qui risquerait de ne pas supporter la situation psychanalytique et l’évocation de souvenirs particulièrement douloureux. « Ce type de psychothérapie est plutôt indiqué pour les patients qui vont mieux, mais que l’on sent particulièrement vulnérables à la rechute et menacés de dépression récurrente », poursuit le professeur. La seconde approche, la thérapie comportementale et cognitive (TCC), est plus brève. En quelques mois, il faudra alors agir sur les mécanismes ­cognitifs de la pensée dépressive en travaillant sur l’affirmation de soi et le renforcement de l’image.
Une fois que le patient a choisi la thérapie qui lui convient le mieux, encore lui reste-t‑il à trouver le bon psy. Dans ce domaine, la qualité du contact est fondamentale, tout comme la compétence du thérapeute. Utiliser le réseau de son médecin traitant, en qui on a confiance, peut être une bonne piste. « Les patients ont la possibilité de vérifier si le psychothérapeute a été labellisé par une association professionnelle, l’Association française de thérapie comportementale et cognitive par exemple, ou s’il travaille avec les associations de patients, conseille le professeur Guelfi. Cela ne donne pas
de garantie totale, mais il y a tout de même une relative sécurité. »

Parfois, le thérapeute proposera en plus d’autres méthodes, moins académiques, comme la sophrologie ou la méditation, qui peuvent contribuer au mieux-être du patient.

Revenir à la vie

Dans environ 65 à 70 % des cas, les traitements mis en place permettent de vaincre la maladie. « Un patient guéri récupère 100 % de ses facultés, insiste le professeur Lejoyeux. Il faut absolument sortir de la stigmatisation selon laquelle celui qui a fait une dépression reste le “pauvre type” fragile qui a du mal à gérer les aléas de la vie. » Pour éviter de sombrer à nouveau – la rechute est tout de même fréquente, puisqu’elle concerne un malade sur deux –, certains patients installent une nouvelle dynamique de vie. « J’ai complètement changé ma façon de vivre, raconte Arnaud, victime d’un burn-out suivi d’une dépression en 2004. L’hygiène de vie est fondamentale : aujourd’hui, je fais du sport régulièrement, je surveille mon alimentation et je pratique la méditation. J’ai appris à fonctionner différemment, à prendre du recul et à voir les choses sous un autre angle. » Evidemment, contrôler sa consommation d’alcool et proscrire les autres substances addictives est fortement conseillé. Et dans le cadre d’une reconstruction, les associations et les groupes de parole peuvent être d’un grand soutien : écoute, partage et échange d’expériences sont indispensables pour revenir à la vie dans les meilleures conditions. Et pour de bon.

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