Se soigner PAR LES PLANTES

, par  Isabelle Delaleu

Les origines de la phytothérapie se perdent dans le temps. Comment est venue l’idée d’utiliser les plantes pour se soigner ? Nul ne le sait. A la pratique traditionnelle, empirique, s’est substituée une pharmacopée basée sur les avancées scientifiques, et la phytothérapie, naguère ostracisée, prend de plus en plus de place dans le traitement de certaines affections, mais bénéficier de ses atouts demande de bien l’utiliser.

Partout dans le monde, l’homme utilise les plantes pour se soigner depuis toujours ou presque. Ces pratiques médicinales traditionnelles et millénaires continuent d’être extrêmement présentes en Chine (le plus ancien livre consacré aux plantes médicinales, le Pen Ts’ao, est daté de 1900 avant J.-C.), en Afrique (le papyrus égyptien d’Ebers date de 1600 avant J.-C.), au Moyen-Orient, en Inde, etc. Dans les pays occidentaux, en revanche, la situation a évolué depuis la fin du XIXe siècle, avec un recul des méthodes et des savoirs ancestraux, au fur et à mesure de la mise au point et du développement des médicaments de synthèse. Ce serait pourtant une erreur de croire que les plantes ont disparu de notre pharmacopée. Simplement, on distingue aujourd’hui une phytothérapie « traditionnelle », qui continue d’utiliser la plante entière ou ses extraits, et un usage totalement « modernisé » et quelque peu « aseptisé » des principes actifs des végétaux isolés par les laboratoires, qui les modifient si besoin pour les rendre plus efficaces ou moins toxiques et les présentent sous des formes galéniques* variées. Aujourd’hui encore, l’industrie pharmaceutique sait s’appuyer sur les centaines de milliers de travaux scientifiques effectués sur les végétaux, et 40 % environ des médicaments courants sont directement tirés des plantes. Celles-ci étant dans le domaine public, un grand nombre de substances efficaces pourraient encore être découvertes, mais restent négligées car non brevetables…
La phytothérapie est souvent mal comprise par un public perdu entre les « tisanes de grand-mère » et les « vrais médicaments », ne sachant quelle confiance accorder aux plantes. « Il est vrai qu’on les traite souvent comme si elles faisaient partie de l’histoire passée de la médecine, avec un soupçon de condescendance, déplore le docteur Jean-Michel Morel, médecin phytothérapeute. Pourtant, la phytothérapie n’est pas une médecine “alternative”, ou alors elle est tout à la fois une alternative médicale et une médecine complémentaire, dont la vocation est d’être intégrée dans les stratégies modernes, aujourd’hui comme à l’avenir. »

Une efficacité démontrée

Les plantes n’ont plus grand-chose à prouver : les scientifiques ont étudié leur composition précise, leur activité, et on les retrouve dans de nombreuses spécialités médicales. Certaines d’entre elles sont célèbres, comme la vigne rouge (veinotonique), le ginkgo (contre les troubles circulatoires, mais aussi contre les cancers), le millepertuis (antidépresseur), l’anis (contre les troubles digestifs), l’harpagophyton (pour traiter l’arthrose), la canneberge (contre les cystites), la pervenche de Madagascar (dont on utilise les alcaloïdes dans certains cancers)... La liste est longue et, en pratique, il est difficile de s’y retrouver, puisqu’on trouve sur le marché des médicaments de phytothérapie, des compléments alimentaires à base de plantes et des plantes en vrac : comment faire la différence ?
Les vrais « médicaments de phytothérapie » (situés derrière le pharmacien et non sur les rayonnages directement accessibles) bénéficient d’une autorisation de mise sur le marché (AMM), comme tout médicament, et d’un dossier d’enregistrement. S’il s’agit de plantes connues, dont les propriétés sont établies par bon nombre de publications scientifiques, les études cliniques – normalement obligatoires dans la procédure d’AMM – ne sont toutefois pas nécessaires. Certains de ces médicaments sont vendus sans ordonnance.
Depuis quelques années sont également disponibles des compléments alimentaires à base de plantes. Leur avantage ? Une réglementation différente, proche de celle des aliments : moins de contrôles (excepté sur la qualité) et pas besoin d’AMM, d’où une économie de temps et d’argent pour les laboratoires. « Ils sont ainsi un certain nombre, comme Arkopharma ou Pierre Fabre, qui autrefois commercialisaient des “médicaments de phytothérapie”, à avoir fait dériver leur gamme vers les “compléments”, constate Stéphane Korsia-Meffre, médecin, auteur d’ouvrages sur l’éducation sanitaire. Pour eux, c’est bien moins de contraintes. Aucun laboratoire n’a plus réellement intérêt à proposer des médicaments. D’ailleurs, en cinq ans, le nombre de ceux-ci a clairement diminué au profit des compléments. » Seul hic : si ce ne sont pas des médicaments, on les utilise pourtant comme tels... Quant au marché des plantes médicinales « en vrac », il est en expansion : 148 sont commercialisées aujourd’hui, contre 34 en 1979, et depuis 2008 elles ne sont plus réservées aux pharmacies, mais présentes dans les parapharmacies, les magasins bio ou diététiques et même dans les supermarchés. Encore faut-il savoir les utiliser correctement !

Se soigner « vert », pourquoi ?

Alors que l’on dispose d’une batterie considérable de médicaments conventionnels, pourquoi au XXIe siècle avoir encore recours aux plantes ? Par exemple, pour soulager des symptômes qui ne nécessitent pas forcément l’administration de médicaments de synthèse, aux effets secondaires parfois importants, ou pour traiter certaines pathologies courantes et chroniques contre lesquelles la chimie classique reste peu compétitive. Cette alternative permet de n’utiliser les médicaments conventionnels qu’en cas de réel besoin, de réduire ainsi les dépenses de santé (la consommation médicamenteuse a doublé en dix ans) et d’éviter en outre certaines dépendances médicamenteuses. Le millepertuis et le trio valériane, aubépine et passiflore (pour mieux dormir) peuvent par exemple, dans un grand nombre de cas, remplacer respectivement les antidépresseurs et les hypnotiques, que les Français avalent en excès et souvent sans discernement. L’usage des plantes médicinales limite aussi la pérennisation des traitements (traitements trop prolongés avec effet rebond à l’arrêt). Selon le docteur Jean-Michel Morel, « une formation à la connaissance des substances naturelles en faculté de médecine présente un intérêt majeur pour combattre la surconsommation médicamenteuse, fléau de la médecine moderne. Elle permet une gestion responsable de cette ressource très sensible qu’est le médicament et engendre le concept novateur de médecine durable ».
Malheureusement, beaucoup de médecins ne sont pas habitués à prescrire des plantes médicinales et restent trop peu formés à cette pratique. La méconnaissance des principes actifs naturels ne leur permet pas de porter un regard objectif, voire critique sur la pharmacopée disponible. En outre, nombreux sont les patients qui ne conçoivent pas de ressortir de chez le praticien sans une ordonnance de « vrais » médicaments. Sur le plan de la recherche, la phytothérapie pourrait aussi permettre de retrouver de la variété dans la panoplie des traitements disponibles, car elle reste, pour les laboratoires pharmaceutiques, une importante ressource pour la découverte de principes actifs et la création de médicaments.

Comment utiliser la phyto ?

L’un des problèmes majeurs de la phytothérapie actuelle, qui relève principalement du domaine de l’automédication, est d’être accessible à un public dont les connaissances médicales ne sont pas forcément pointues. Or ce n’est pas parce que les plantes sont « naturelles » que l’on peut les utiliser n’importe comment. Si une plante est efficace, cela signifie qu’elle possède des principes actifs, ce qui sous-entend qu’elle est potentiellement toxique si elle est mal choisie, mal dosée ou encore associée en un cocktail dangereux. Il est donc impératif de bénéficier d’informations de qualité et d’agir avec discernement. Comment ? Tout d’abord en s’informant correctement, via des guides précis et concrets, écrits par de véritables professionnels, ou auprès des spécialistes (lire l’encadré « Quels praticiens... »). Il existe en effet beaucoup de plantes en vente libre, sous des formes galéniques et des dosages divers : difficile de faire le bon choix, alors autant se limiter aux plantes bénéficiant d’études scientifiques validées. « Je recommande de choisir, quand c’est possible, des médicaments de phytothérapie plutôt que des compléments, précise Stéphane Korsia-Meffre, car il a été prouvé que dans ces derniers on trouve parfois, entre différents lots, des variations de concentration en principes actifs pouvant atteindre 20 %. » Il faut également éviter de jouer les apprentis sorciers en se « fournissant » dans la nature, car comme les champignons certaines plantes se ressemblent et peuvent être à l’origine de violents accidents. Mieux vaut acheter ses plantes en vrac, en choisissant celles estampillées bio, que se risquer à des cueillettes sauvages et hasardeuses. Autre règle d’or : ne jamais acheter de plantes sur Internet, car on y trouve de tout, y compris des produits importés d’Asie, non contrôlés, impurs, voire mélangés à des médicaments comme des antibiotiques, des corticoïdes ou des benzodiazépines, ou encore provenant de pays d’Europe de l’Est et contaminés par des polluants. Pour se procurer des plantes chinoises ou ayurvédiques (indiennes), il est plus prudent de s’adresser à un praticien reconnu qui aura une filière sûre. Enfin, si l’on est sous traitement, il faut impérativement en parler à son médecin avant de prendre des plantes, pour éviter les interactions entre celles-ci et les médicaments, que beaucoup ignorent et dont, en France, on se soucie trop peu. Le millepertuis présente ainsi des interactions avec certains antiviraux, antidépresseurs, anticoagulants et contraceptifs oraux. De même, les associations de plantes pour traiter plusieurs maux simultanément seront évitées : les plantes interagissent aussi entre elles et sur ce thème les informations manquent, mieux vaut donc respecter un principe de précaution.
Grâce à ces quelques règles de base, on peut manier la phytothérapie de façon sûre et autonome, en tirant le meilleur parti du végétal pour lui redonner toute sa place dans la pharmacopée : soigner les maux communs sans abus de médicaments, avec une attitude moins coûteuse et responsable. Ainsi le patient parfois trop passif se transformera-t-il en un véritable acteur de sa santé.

* Désigne la forme sous laquelle sont présentés les principes actifs et les excipients pour constituer un médicament : comprimés, gélules, sachets...
Nos remerciements au docteur Jean-Michel Morel, médecin phytothérapeute, chargé de cours dans le cadre du diplôme universitaire de phytothérapie et d’aromathérapie de la faculté de Besançon, auteur du Traité pratique de phytothérapie, et à Stéphane Korsia-Meffre, médecin, coordinateur du Guide des plantes qui soignent.

* Désigne la forme sous laquelle sont présentés les principes actifs et les excipients pour constituer un médicament : comprimés, gélules, sachets...
Nos remerciements au docteur Jean-Michel Morel, médecin phytothérapeute, chargé de cours dans le cadre du diplôme universitaire de phytothérapie et d’aromathérapie de la faculté de Besançon, auteur du Traité pratique de phytothérapie, et à Stéphane Korsia-Meffre, médecin, coordinateur du Guide des plantes qui soignent.

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